mercredi 26 septembre 2007

Comment expliquer le succès de Facebook ?

Le réseau social Facebook se développe aujourd'hui à grande vitesse, à tel point que son fondateur, Mark Zuckerberg, est parfois comparé à Steve Jobs. Comment expliquer un tel succès ? De prime abord, Facebook propose un service utile : suivre ses amis, rester informé quant à leurs activités et ce instantanément, où que l'on se trouve. D'autres éléments peuvent sûrement être mis en évidence. Aucun d'eux ne me paraît néanmoins suffisant pour expliquer l'engouement que suscite le site. Plus que le phénomène de "déballage de la vie privée", la maîtrise des relations sociales nouées sur Facebook semble à mon sens expliquer son succès. En effet, communiquer et tisser des liens via Facebook paraît bien plus sûr et efficace qu'en d'autres lieux.

Je n'aurai pas ici la prétention d'analyser en quelques lignes le désir de vouloir faire parler de soi, de vouloir capter le regard intéressé d'autrui, en faisant connaître Urbi et orbi les aspects les plus personnels de sa vie privée. Quelques remarques à ce propos me semble cependant de mise, car Facebook participe bel et bien de ce phénomène propre à l'homme moderne -- que l'on en juge à la prolifération de pages et de blogs en tout genre, dont la seule raison d'être est de parler et de vouloir faire parler de soi-même. Facebook est avant tout un gigantesque boulevard où chacun tient sa propre boutique ; pour peu que le propriétaire des lieux daigne vous laisser entrer, c'est le même choix d'objets, très large, qui vous est présenté : des lectures favorites aux goûts musicaux, des photos de soirées aux albums de vacances, vous saurez tout de sa personne. On observe alors à volonté, on tente de trouver l'esprit forcément complexe et tortueux, en tout cas foncièrement passionnant qui se cache derrière cette photo qui nous est laissée en appât, ce commentaire ambigu ou ces propos mystérieux. À l'image de l'homme peint par Adam Smith dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), homo facebookis est à la fois autre et lui-même, acteur et spectateur : plaire aux autres, c'est avant tout se plaire soi-même. D'où l'intérêt, peut-être, que semblent porter certains internautes envers leur page personnelle, qui malgré un faible nombre de visiteurs, ou en l'occurrence un faible nombre d'amis, demeure alimentée en révélations croustillantes de manière continue. L'harmonie des sentiments, entre cet acteur décrivant sa vie de manière minutieuse et ce spectateur curieux, imaginaire ou réel, impressionné par la vie trépidante et captivante qu'il lui est donné de connaître, motive toute cette entreprise d'extraversion forcenée. Comprendre le succès de Facebook nous oblige cependant à dépasser ce simple constat, car le développement des blogs, qui sont antérieurs aux réseaux sociaux, satisfait déjà de manière pleine et entière ce désir compulsif. En réalité, la grande force de Facebook réside en ce que ce déballage est tout entier concentré vers un seul et unique objectif : composer un environnement propice aux relations que l'on noue avec les autres utilisateurs du site, lesquels constituent ou constitueront notre réseau de connaissances.

En effet, l'avantage du réseau Facebook sur ses concurrents, outre son aspect "bourgeois" le rendant respectable aux yeux d'un plus grand nombre d'internautes, est la possibilité donnée à ses membres de maîtriser parfaitement le contexte des interactions sociales qu'ils construisent. Ainsi, l'utilisateur intelligent compose avec soin sa liste d'amis, donne ou masque volontairement des informations sur lui-même, crée encore des albums photo et ce afin de maîtriser au mieux son image. Bien que cela soit moins aisé vis-à-vis de personnes préalablement rencontrées dans la vie réelle, il reste possible de corriger l'impression que l'on a pu a priori donner de soi-même. Puisque l'utilisateur décide de ce qu'il montre et de ce qu'il cache, ses tares ou ses "stigmates", pour reprendre la terminologie d'Erving Goffman (Stigmate, 1963) sont au moins partiellement effacées. Le sociologue américain montre en effet combien les interactions dites mixtes, entre individus considérés comme normaux et individus porteurs de stigmates, sont difficiles à mener à bien. Pour dissimuler le "tabou de la face", chacun tente de cacher sa stigmate (une apparence repoussante, une incapacité intellectuelle par exemple) par un masque. Facebook est précisément l'un de ces masques, en donnant à chacun les outils nécessaires au contrôle de sa propre image.

3 commentaires:

NV a dit…

Très bonne analyse! En effet, la mode est au déballage... Et il n'y a pas que quoi s'en réjouir!

Guillaume a dit…

De fait, nous vivons dans le monde superficiel de l'image.

icaredb a dit…

Je pense que l'analyse des masques est tout à fait judicieuse et mérite plus ample réflexion !