jeudi 19 novembre 2009

Tout est perdu, fors l'honneur

Un petit mot sur l'expression qui sert de titre à ce modeste blog : tout est perdu, fors l'honneur serait la phrase qu'aurait prononcé François Ier à la suite de la défaite de Pavie, où il subit des pertes écrasantes et fut prisonnier par les Espagnols. Démuni et battu, le roi de France signifiait ainsi qu'il ne lui restait que son honneur.

samedi 31 octobre 2009

Partir en exil sur une île déserte (2)

Après quelques recherches supplémentaires, j'ai finalement trouvé des destinations encore plus intéressantes pour qui veut prendre du recul par rapport à notre civilisation, ou du moins par rapport à la vie urbaine. Les îles qui suivent ont le mérite d'être civilisées et d'être peu peuplées, ce qui autorise un « exil » dans les limites du raisonnable :
  • L'île du Corbeau, dans les Açores : une petite île relativement isolée de l'archipel atlantique, où le climat est d'ailleurs très doux toute l'année. La destination est d'autant plus intéressante qu'elle est facilement accessible, administrativement parlant, puisque comprise dans l'Union Européenne.
  • Les îles Chatham, situées au sud de l'océan Pacifique, plus exactement au sud-est de la Nouvelle-Zélande, auxquelles elles appartiennent d'ailleurs. Ces îles comptent environ 600 habitants et bénéficient d'un climat frais mais doux.
  • L'île Tristan da Cunha, perdue au sud de l'océan Atlantique, est une possession britannique comptant un peu plus de 200 habitants, tous regroupés dans l'unique ville que compte l'archipel, à savoir Edinburgh of the Seven Seas. Au cas-où cela ne serait pas assez dépaysant, l'archipel compte également l'île Innaccessible, l'île Gough et les îles Nightingale, qui sont toutes inhabitées.

jeudi 29 octobre 2009

Leibniz sur la créativité onirique

Pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il faudrait penser longtemps pour les trouver quand on veille, notre âme est architectonique encore dans les actions volontaires, et, découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses pondere, mensura, numero, elle imite dans son département et dans son petit monde, où il lui est permis de s'exercer, ce que Dieu fait dans le grand.
G. W. Leibniz, Principes de la nature et de la grâce, §14

jeudi 27 août 2009

Partir en exil sur une île déserte

Ayant renoué avec la géographie, ma passion d'enfance, je me suis amusé à rechercher des îles vierges de toute présence humaine (ou presque) sur la surface du globe. Pour tout aventurier ou solitaire souhaitant dire adieu au bruit et à la fureur des villes et de l'activité humaine, force est de constater qu'il reste bien peu à se mettre sous la dent...

Tout n'est cependant pas désespéré. Il reste notamment beaucoup d'îles inhabitées à proximité du continent Antarctique :
  1. La Géorgie du Sud et les îles Sandwich du Sud, situées entre la botte du continent sud-américain et la pointe de l'Antarctique, ne comptent aucun habitant permanent. Tout au plus, quelques ferrys accostent en période estivale dans le port de Grytviken.
  2. Les îles situées au Sud de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande présentent également un intérêt certain, peut-être plus pour l'exotisme de cette région du monde que pour une autre raison... Toujours est-il que l'île Macquarie et les îles Auckland, déjà plus hospitalières, sont inhabitées et relativement importantes en superficie.
  3. Pour ceux intéressés par les milieux plus chauds et ensoleillés, nombre d'îles tropicales s'avèrent totalement désertes, à l'exemple des îles Eparses, situées dans l'Océan Indien.
Il existe cependant une solution à la fois plus simple, plus sûre et plus accessible pour se retrouver seul au milieu de l'océan. A l'instar de Tom Hanks dans Seul au monde, mais peut-être avec plus de confort, vous pouvez aujourd'hui vous rendre maître - et même propriétaire légal - d'un bout de terre perdu au milieu de nulle part.

Plusieurs sites sur la Toile vendent ainsi des îles désertes, en plein océan ou au milieu de lacs, sur tous les continents. Le site How to Buy a Private Island se veut un guide de départ ; le cabinet allemand Vladi propose un véritable catalogue en ligne, tout comme International Real Estate, qui propose une liste d'îles à vendre.

samedi 9 mai 2009

Pensée du jour, IV

Les hommes bons désirent naturellement savoir. Je sais que nombreux sont ceux qui diront que c'est là œuvre inutile. Ce seront ceux dont Démétrios a dit que le courant d'air qui est cause des mots se formant dans leur bouche ne mérite pas davantage d'attention que cet autre vent, qui sort par l'autre côté de leur corps. Des hommes qui n'ont désir que de richesses et de jouissances corporelles, et sont entièrement dépourvus du goût de la connaissance, véritable nourriture et richesse de l'âme ; car si l'âme est plus digne que le corps, alors de la même façon les richesses de l'âme seront plus dignes que celles du corps. Et souvent, quand je vois un de ceux-là prendre en main une oeuvre de connaissance, je m'attends à le voir la porter comme un singe à son nez, ou à l'entendre me demander si ça se mange.

Léonard de Vinci, cité in Léonard de Vinci, maximes, fables & devinettes, Arléa, Paris, 2002

lundi 23 mars 2009

Paul Valéry et l'étonnement

Entre la netteté de la vie et la simplicité de la mort, les rêves, les malaises, les extases, tous ces états à demi impossibles, qui introduisent, dirait-on, des valeurs approchées, des solutions irrationnelles ou transcendantes dans l'équation de la connaissance, placent d'étranges degrés, des variétés et des phases ineffables, – car il n'est point de noms pour des choses parmi lesquelles on est bien seul.
Nous portons en nous des formes de la sensibilité qui ne peuvent pas réussir, mais qui peuvent naître. Ce sont des instants dérobés à la critique implacable de la durée ; ils ne résistent pas au fonctionnement complet de notre être : ou nous périssons, ou ils se dissolvent. Mais ce sont des monstres pleins de leçons que ces monstres de l'entendement, et que ces états de passage, – espaces dans lesquels la continuité, la connexion, la mobilité connues sont altérées ; empires où la lumière est associée à la douleur ; champs de forces où les craintes et les désirs orientés nous assignent d'étranges circuits ; matière qui est faite de temps ; abîmes littéralement d'horreur, ou d'amour, ou de quiétude ; régions bizarrement soudées à elles-mêmes, domaines non-archimédiens qui défient le mouvement ; sites perpétuels dans un éclair ; surfaces qui se creusent, conjuguées à notre nausée, infléchies sous nos moindres intentions... On ne peut pas dire qu'ils sont réels ; on ne peut pas dire qu'ils ne le sont pas. Qui ne les a pas traversés ne connaît pas le prix de la lumière naturelle et du milieu le plus banal ; il ne connaît pas la véritable fragilité du monde, qui ne se rapporte pas à l'alternative de l'être et du non-être ; ce serait trop simple ! – L'étonnement, ce n'est pas que les choses soient ; c'est qu'elles soient telles, et non telles autres. La figure de ce monde fait partie d'une famille de figures dont nous possédons sans le savoir tous les éléments du groupe infini. C'est le secret des inventeurs.
Paul Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, « Note et digression » (1919)

Lorsque notre conscience est altérée, lorsque nous sommes pris de fatigue, ou lorsque nous sommes encore plongés dans un état de demi-sommeil, à cheval entre le rêve et la réalité, on manifeste cet étonnement auquel Paul Valéry fait référence dans cet extrait. La réalité semble étrange ; le monde s'enquiert subitement d'un intérêt dont il était jusque-là dépourvu. On prend conscience que les choses auraient pu être bien différentes de ce qu'elles sont ; on se demande pourquoi elles sont ce qu'elles sont.

vendredi 13 mars 2009

Du paganisme contemporain

L'actualité récente est une triste fresque d'événements tragiques, notamment en matière de massacres sanglants. Le dernier en date s'est produit en Allemagne, dans la petite ville de Winnenden. Un jeune adolescent de 17 ans, Tim Krestchmer, a ouvert le feu sur quinze personnes, les tuant toutes sur le coup. La fascination qu'exercent de tels massacres sur l'opinion s'explique certes, fort normalement, en raison de leur caractère aussi bien choquant qu'imprévu, sinon incompréhensible. Je me risque cependant à soumettre une autre hypothèse, quelque peu aventureuse et risquée mais qui a le mérite, à mon sens, de soulever certaines questions dignes d'intérêt.

Il faut tout d'abord considérer les circonstances dans lesquelles s'est déroulé le drame. Les motivations du jeune meurtrier sont curieusement proches de celles manifestées par d'autres individus en des lieux différents. Dans le cas qui nous occupe, Tim Krestchmer, on suppose à la suite d'une déception amoureuse, s'en est presque exclusivement pris aux filles et femmes de son collège. Lors de la fusillade de Virginia Tech, Cho Seung-hui fait feu sur ses camarades, ces « gosses de riche » faisant honteusement preuve de « débauche ». Dans un cas comme dans l'autre, l'envie et le ressentiment – qui marchent de pair, disait Nietzsche – dictent ces conduites abominables. La même logique implacable s'impose dans les deux cas, en dépit de circonstances dissemblables en surface : les filles trucidées par Tim comme les étudiants morts sous les balles de Cho ne font rien d'autre que représenter la ou les personnes nourrissant l'envie des deux meurtriers – une personne aimée dans le premier cas, probablement ; des camarades heureux et oisifs dans le second. En outre, le monde entier devient de même rapidement témoin de l'acte, les médias se faisant l'écho du dramatique événement.

Ces schémas sont semblables aux sacrifices païens antiques dont les mécanismes ont été décortiqués par René Girard dans La violence et le sacré : une victime expiatoire est condamnée sous les yeux de la multitude, laquelle se décharge ainsi en quelque sorte de la violence qu'elle contient et qui la mine. La victime est le symbole de toutes les haines et de toutes les envies, remplace tous les ennemis comme tous les adversaires. Par sa mort, la société est protégée de la désagrégation violente. Le christianisme, par l'imitation du modèle christique, met fin au sacrifice comme mode de régulation des rapports sociaux. Dans le cas présent, on peut se demander si les victimes de Tim ou de Cho, plus que d'anonymes vies perdues, ne sont pas des êtres sacrifiés par et surtout pour la société dans son ensemble. Les corps des victimes, les circonstances du drame, l'horreur de l'acte sont exposés à la vue de tous, en étant repris et diffusés dans les médias du monde entier. Sous les apitoiements de circonstance, sous les regards déplorés de la multitude se cachent peut-être l'attrait et la fascination malsains pour une violence dirigée contre l'ennemi que l'on envie, qu'il s'agisse de filles ou de riches en l'occurrence, ou plus simplement de notre voisin, de notre frère ou de nos collègues.