Que veux-je dire, Seigneur mon Dieu, sinon que j'ignore d'où je suis venu ici-bas, en cette vie. Dois-je la nommer une vie mortelle, ou plutôt une mort vivante ?
Saint Augustin, Les Confessions, Livre I, ch.VI
Que veux-je dire, Seigneur mon Dieu, sinon que j'ignore d'où je suis venu ici-bas, en cette vie. Dois-je la nommer une vie mortelle, ou plutôt une mort vivante ?

En effet, même dans ce que l'on appelle la vie individuelle de chaque vivant et dans son identité (c'est ainsi que, depuis sa petite enfance jusqu'à ce qu'il soit devenu vieux, on dit qu'il est la même personne), oui, cet être-là, quoi qu'en lui il n'ait jamais les mêmes choses, on l'appelle néanmoins le même, et cependant, tout en faisant des pertes, il se renouvelle incessamment, dans sa chevelure, dans sa chair, dans ses os, dans son sang et, d'une façon générale, dans tout son corps. Et ce n'est pas seulement dans son corps, mais ce sont aussi, selon l'âme, ses manières d'être, son caractère, ses opinions, ses désirs, ses joies et ses peines, ses craintes, c'est chacun de ces éléments qui, pour chacun de nous, ne se présente jamais identique à ce qu'il était ; il y en a, au contraire, qui viennent à l'existence ; il y en a d'autres qui se perdent.
Or, ce qu'il y a de plus déconcertant encore que tout cela, c'est que, même en ce qui concerne les connaissances, non seulement il y en ait qui viennent pour nous à l'existence, et d'autres qui se perdent, et que nous ne soyons jamais non plus les mêmes dans l'ordre de nos connaissances, mais c'est aussi que chacune des connaissances subit elle-même un sort identique ! Ce qu'on appelle en effet étudier implique une évasion de la connaissance ; car l'oubli, c'est une connaissance qui s'évade, tandis qu'inversement l'étude, remplaçant la connaissance qui s'en va par un souvenir tout neuf, sauvegarde si bien la connaissance qu'on la juge être la même !
C'est de cette façon, sache-le, qu'est sauvegardé tout ce qui est mortel ; non point, comme ce qui est divin, par l'identité absolue d'une existence éternelle, mais par le fait que ce qui s'en va, miné par son ancienneté, laisse après lui autre chose, du nouveau qui est pareil à ce qu'il était. C'est par ce moyen, dit-elle, que ce qui est mortel, Socrate, participe à l'immortalité, dans son corps et dans tout le reste. [...] Donc, ne t'émerveille pas que ce qui est une repousse de lui-même, chaque être ait pour lui tant de sollicitude naturelle, car c'est en vue de l'immortalité que font cortège à chacun d'eux ce zèle et cet amour !
José Ortega y Gasset, La révolte des masses (1929)Contrairement à ce que l’on croit habituellement, c’est la créature d’élite et non la masse qui vit « essentiellement » dans la servitude. Sa vie lui paraît sans but s’il ne la consacre au service de quelques obligations supérieures. Aussi la nécessité de servir ne lui apparaît pas comme une oppression, mais au contraire, lorsque cette nécessité lui fait défaut, il se sent inquiet, et invente de nouvelles règles plus difficiles, plus exigeantes, qui l’oppriment. Telle est la vie-discipline, la vie noble. La noblesse se définit par l’exigence, par les obligations, non par les droits. Noblesse oblige.Vivre à son gré est plébéien ; le noble aspire à l’ordre et à la loi (Goethe)Les privilèges de la noblesse ne sont pas, à l’origine tout du moins, des concessions ou des faveurs, mais des conquêtes. Et, en principe, leur maintien suppose que le privilégié devrait être capable de les reconquérir à tout instant, si cela était nécessaire, ou si quelqu’un les lui disputait.
Cette fondation fut le dernier symbole auquel condescendirent les Immortels ; il marque l'étape, où, comprenant la vanité de toute entreprise, ils décidèrent de vivre dans la pensée, dans la pure spéculation. Ils élevèrent la construction, l'oublièrent et allèrent se terrer dans les crevasses. Absorbés, ils percevaient à peine le monde physique.
Cependant, une expérience très simple qu'Erich von Holst a faite autrefois avec des vairons, nous montre que ce point de vue ne se justifie guère. Von Holst enleva à l'un de ces petits poissons la partie antérieure du cerveau, siège - chez ces poissons du moins - de toutes les réactions assurant la cohésion de l'essaim. Le vairon ainsi opéré voit, mange et nage comme ses congénères normaux. La seule propriété qui l'en distingue c'est qu'il lui est parfaitement indifférent de perdre son essaim, sans qu'aucun de ses compagnons le suive. Ce qui lui manque, c'est cette hésitation et inquiétude que montre un poisson normal qui, bien que désirant intensément nager dans une direction choisie, se retourne pourtant après quelques mouvements vers les autres membres du groupe et se laisse influencer par le fait qu'ils le suivent ou non. Au poisson décérébré par von Holst, tout cela était parfaitement égal. S'il apercevait de la nourriture ou pour n'importe quelle autre raison, il se mettait délibérément en marche, et voilà que tout l'essaim le suivait. Grâce à son infirmité, l'animal opéré était devenu le chef incontesté !
L'auteur dessine au commencement de son œuvre la limite à tracer entre philosophie et doxa, brouillée selon lui dans notre ère moderne. La philosophie politique, fondée par Platon et Aristote, se construit ainsi sur l'idée d'une vérité accessible au-delà des opinions subjectives (doxa), ce qui suppose que l'on puisse questionner les prémisses sur lesquelles se fondent ces dernières. La situation de la philosophie politique dans nos sociétés modernes a cependant changé du tout au tout, dans la mesure où la doxa a supplanté et pris les habits de la philosophie, au moyen de ce que Voegelin nomme « l'interdiction des questions » : le penseur censure purement et simplement toute interrogation sur les fondements de son raisonnement. Les exemples sont multiples, que ce soit chez Hegel, Marx ou Nietzsche. Les écrits du jeune Marx en offrent notamment un exemple assez édifiant ; à la question de l'origine de l'homme, dont dépend la stabilité de son édifice idéologique, entièrement bâti sur l'idée d'une création de l'homme par lui-même, Marx répond simplement qu'une telle question est une « impossibilité pratique [...] pour l'homme socialiste ».