mercredi 11 janvier 2012

Pensée du jour, IX

Que veux-je dire, Seigneur mon Dieu, sinon que j'ignore d'où je suis venu ici-bas, en cette vie. Dois-je la nommer une vie mortelle, ou plutôt une mort vivante ?
Saint Augustin, Les Confessions, Livre I, ch.VI

dimanche 4 décembre 2011

Partir en exil sur une île déserte

Parfois, on se prend à rêver d'une vie sauvage, loin du bruit et des tracas de la vie quotidienne. C'est alors que je me suis mis à la recherche des derniers ailleurs, totalement dépourvus ou presque de présence humaine. Aux confins de l'hémisphère sud, baignée dans les eaux froides de l'océan Austral, la Géorgie du Sud pourrait être le lieu idéal pour qui veut s'isoler, à l'instar des îles Auckland, proches de la Nouvelle-Zélande et déjà plus hospitalières. À la réflexion, s'il s'agit de faire de ce rêve une réalité, certaines îles des Açores, comme l'île du Corbeau, sont déjà plus intéressantes : elle sont plus accessibles et surtout parfaitement habitables.

Outre les Açores, qui sont un pis-aller puisque habitées, il existe une solution plus satisfaisante encore - mais plus onéreuse - pour qui veut se retrouver seul au milieu de l'océan. Comme Tom Hanks dans Seul au monde, mais certainement avec plus de confort, vous pouvez devenir propriétaire d'un petit bout de terre perdu au milieu de nulle part. Sur la Toile, les vendeurs d'îles privées abondent, à l'exemple de Private Islands Online ou de Vladi, qui proposent un véritable catalogue d'îles désertes, situées sur tous les continents. D'autres sites, comme The Private Islands Blog, prodiguent des conseils et des informations pour tout intéressé.

vendredi 5 août 2011

Platon sur l'amour, l'identité et l'immortalité

En effet, même dans ce que l'on appelle la vie individuelle de chaque vivant et dans son identité (c'est ainsi que, depuis sa petite enfance jusqu'à ce qu'il soit devenu vieux, on dit qu'il est la même personne), oui, cet être-là, quoi qu'en lui il n'ait jamais les mêmes choses, on l'appelle néanmoins le même, et cependant, tout en faisant des pertes, il se renouvelle incessamment, dans sa chevelure, dans sa chair, dans ses os, dans son sang et, d'une façon générale, dans tout son corps. Et ce n'est pas seulement dans son corps, mais ce sont aussi, selon l'âme, ses manières d'être, son caractère, ses opinions, ses désirs, ses joies et ses peines, ses craintes, c'est chacun de ces éléments qui, pour chacun de nous, ne se présente jamais identique à ce qu'il était ; il y en a, au contraire, qui viennent à l'existence ; il y en a d'autres qui se perdent.

Or, ce qu'il y a de plus déconcertant encore que tout cela, c'est que, même en ce qui concerne les connaissances, non seulement il y en ait qui viennent pour nous à l'existence, et d'autres qui se perdent, et que nous ne soyons jamais non plus les mêmes dans l'ordre de nos connaissances, mais c'est aussi que chacune des connaissances subit elle-même un sort identique ! Ce qu'on appelle en effet étudier implique une évasion de la connaissance ; car l'oubli, c'est une connaissance qui s'évade, tandis qu'inversement l'étude, remplaçant la connaissance qui s'en va par un souvenir tout neuf, sauvegarde si bien la connaissance qu'on la juge être la même !

C'est de cette façon, sache-le, qu'est sauvegardé tout ce qui est mortel ; non point, comme ce qui est divin, par l'identité absolue d'une existence éternelle, mais par le fait que ce qui s'en va, miné par son ancienneté, laisse après lui autre chose, du nouveau qui est pareil à ce qu'il était. C'est par ce moyen, dit-elle, que ce qui est mortel, Socrate, participe à l'immortalité, dans son corps et dans tout le reste. [...] Donc, ne t'émerveille pas que ce qui est une repousse de lui-même, chaque être ait pour lui tant de sollicitude naturelle, car c'est en vue de l'immortalité que font cortège à chacun d'eux ce zèle et cet amour !
Platon, Le Banquet

lundi 25 juillet 2011

Pensée du jour, VIII

Contrairement à ce que l’on croit habituellement, c’est la créature d’élite et non la masse qui vit « essentiellement » dans la servitude. Sa vie lui paraît sans but s’il ne la consacre au service de quelques obligations supérieures. Aussi la nécessité de servir ne lui apparaît pas comme une oppression, mais au contraire, lorsque cette nécessité lui fait défaut, il se sent inquiet, et invente de nouvelles règles plus difficiles, plus exigeantes, qui l’oppriment. Telle est la vie-discipline, la vie noble. La noblesse se définit par l’exigence, par les obligations, non par les droits. Noblesse oblige.
Vivre à son gré est plébéien ; le noble aspire à l’ordre et à la loi (Goethe)
Les privilèges de la noblesse ne sont pas, à l’origine tout du moins, des concessions ou des faveurs, mais des conquêtes. Et, en principe, leur maintien suppose que le privilégié devrait être capable de les reconquérir à tout instant, si cela était nécessaire, ou si quelqu’un les lui disputait.
José Ortega y Gasset, La révolte des masses (1929)

mercredi 13 avril 2011

Pensée du jour, VII

Cette fondation fut le dernier symbole auquel condescendirent les Immortels ; il marque l'étape, où, comprenant la vanité de toute entreprise, ils décidèrent de vivre dans la pensée, dans la pure spéculation. Ils élevèrent la construction, l'oublièrent et allèrent se terrer dans les crevasses. Absorbés, ils percevaient à peine le monde physique.
Jorge Luis Borges, L'immortel

lundi 13 septembre 2010

Psychologie des foules

Cependant, une expérience très simple qu'Erich von Holst a faite autrefois avec des vairons, nous montre que ce point de vue ne se justifie guère. Von Holst enleva à l'un de ces petits poissons la partie antérieure du cerveau, siège - chez ces poissons du moins - de toutes les réactions assurant la cohésion de l'essaim. Le vairon ainsi opéré voit, mange et nage comme ses congénères normaux. La seule propriété qui l'en distingue c'est qu'il lui est parfaitement indifférent de perdre son essaim, sans qu'aucun de ses compagnons le suive. Ce qui lui manque, c'est cette hésitation et inquiétude que montre un poisson normal qui, bien que désirant intensément nager dans une direction choisie, se retourne pourtant après quelques mouvements vers les autres membres du groupe et se laisse influencer par le fait qu'ils le suivent ou non. Au poisson décérébré par von Holst, tout cela était parfaitement égal. S'il apercevait de la nourriture ou pour n'importe quelle autre raison, il se mettait délibérément en marche, et voilà que tout l'essaim le suivait. Grâce à son infirmité, l'animal opéré était devenu le chef incontesté !
Konrad Lorenz, L'agression

mercredi 4 août 2010

Science, Politics and Gnosticism de Eric Voegelin

Le philosophe canadien Eric Voegelin apporte un éclairage original sur la modernité. La modernité, selon lui, est influencée en profondeur par un gnosticisme d'un genre nouveau dont la filiation avec les diverses sectes antiques serait directe. La lecture de son essai intitulé Science, Politics and Gnosticism ainsi que de quelques uns de ses autres écrits - tous regroupés dans l'ouvrage édité par ISI Books - permet une vue d'ensemble de sa pensée, que je m'autorise à résumer trop rapidement dans les quelques lignes qui suivent.

L'auteur dessine au commencement de son œuvre la limite à tracer entre philosophie et doxa, brouillée selon lui dans notre ère moderne. La philosophie politique, fondée par Platon et Aristote, se construit ainsi sur l'idée d'une vérité accessible au-delà des opinions subjectives (doxa), ce qui suppose que l'on puisse questionner les prémisses sur lesquelles se fondent ces dernières. La situation de la philosophie politique dans nos sociétés modernes a cependant changé du tout au tout, dans la mesure où la doxa a supplanté et pris les habits de la philosophie, au moyen de ce que Voegelin nomme « l'interdiction des questions » : le penseur censure purement et simplement toute interrogation sur les fondements de son raisonnement. Les exemples sont multiples, que ce soit chez Hegel, Marx ou Nietzsche. Les écrits du jeune Marx en offrent notamment un exemple assez édifiant ; à la question de l'origine de l'homme, dont dépend la stabilité de son édifice idéologique, entièrement bâti sur l'idée d'une création de l'homme par lui-même, Marx répond simplement qu'une telle question est une « impossibilité pratique [...] pour l'homme socialiste ».

En censurant toute contradiction pertinente, les auteurs en question travestissent la philosophie en doxa, c'est-à-dire en gnose. En lieu et place d'une construction imparfaite, le penseur gnostique bâtit une pure spéculation intellectuelle présentée comme une connaissance définitive. Voegelin perçoit dans ce procédé un rapport avec le gnosticisme ancien : la réalité doit être écartée car le monde est fondamentalement mauvais, créé par un démiurge malfaisant dans le but de piéger et d'enfermer l'homme. L'être humain goûte enfin la connaissance des choses que lui offre le serpent, libérateur méconnu d'une humanité volontairement maintenue dans l'ignorance par le dieu stupide et mauvais de la Genèse.

La perversion de la philosophie en gnose est explicitement entreprise dans la Phänomenologie de Hegel. Alors que la philosophie prétend s'approcher de la connaissance - d'où l'amour (philo) de la connaissance (sophia) - la gnose hégélienne revendique la possession de la connaissance elle-même (gnosis). Ce n'est qu'au prix d'un jeu de mots que le penseur allemand présente son système sous le nom de philosophie et de science. La prétention au savoir absolu, irrationnelle en ce qu'elle est impossible, se fonde en réalité sur un sentiment de révolte contre le monde et son créateur. Le penseur gnostique, dans sa volonté de transformer l'ordre des choses, doit d'abord tuer Dieu afin de rendre son projet à la portée du surhomme qui vient. Ainsi, dans les plus fameuses pages du Gai savoir, la divinité que recherche Nietzsche une lanterne à la main n'est pas le Dieu mort sinon le surhomme à venir. Le fait est pourtant que l'on ne peut transformer l'homme sans le détruire ; c'est pourquoi à la mort de Dieu ne peut suivre que la mort de l'homme.

Voegelin étudie avec précision dans Ersatz religion les mouvements gnostiques modernes, dont les principes découlent à la source de la perversion de l'idée chrétienne de perfection. Si l'idéal chrétien ne peut être atteint que dans l'au-delà, les gnostiques modernes vont au contraire le rendre immanent, c'est-à-dire tenter de le réaliser au cours même de l'histoire humaine.

La poursuite de l'idéal de perfection comprend deux composantes, l'une téléologique - puisqu'il s'agit d'atteindre un but - et l'autre axiologique - en ce que ce but est considéré comme le plus grand. Les mouvements gnostiques modernes donnent plus ou moins d'importance à l'un et à l'autre : certains, à l'instar du progressisme de Kant ou de Condorcet, s'attachent aux moyens de parvenir à un état de perfection, sans avoir une compréhension nécessairement claire de cet ultime but ; d'autres, à l'exemple des courants utopistes, se concentrent plutôt sur la définition même du monde parfait. Thomas More, dans son Utopie, dresse ainsi les plans d'une cité idéale dont la réalisation ne pourrait être concrétisée qu'à condition d'ignorer l'orgueil (superbia) des hommes, pourtant profondément inscrit en leurs cœurs - ce dont l'humaniste anglais, au contraire d'autres, était certes conscient. Dans le dernier cas, que Voegelin nomme "mysticisme actif", une importance est également conférée aux deux aspects téléologique et axiologique, alors tous deux rendus immanents. Comte et Marx appartiennent à cette catégorie, en décrivant à la fois avec précision le monde parfait et les moyens de l'atteindre.

Le gnosticisme moderne trouve également ses racines dans la pensée de Joachim de Flore, découpant l'histoire en trois âges et annonçant la venue d'un âge de l'Esprit, post-chrétien et supérieur en ce qu'il suit et dépasse un âge du Fils débuté avec la mort du Christ. La progression de l'humanité vers un âge idéal, le mythe d'un troisième monde et l'annonce prophétique d'un monde nouveau se retrouvent ainsi dans tous les mouvements gnostiques modernes, dont le but premier reste de détruire le monde tel qu'il est pour en bâtir un idéal.

Un tel projet, s'il est considéré comme à la portée de l'homme, ne peut en réalité l'être en aucun cas ; le penseur gnostique ne peut construire son système qu'en présentant une vision faussée de la réalité, purgée de ce qui fait barrage à la construction du monde nouveau qu'il appelle de ses vœux. La constatation de ce simple fait amène Voegelin à rechercher les causes de cette omission volontaire sur le plan psychologique. Le fait traduit selon lui une insatisfaction profonde vis-à-vis de nos connaissances sur nous-mêmes et sur le monde, nécessairement partielles et contestables. A toute vérité incertaine, le gnostique préfère une contre-vérité certaine, ayant l'apparence de la sûreté et de la stabilité.